Des Kongolais admiratifs du mode opératoire de Paul Kagame

O. Mise en route

Des compatriotes débattent au quotidien. Cela est un bon signe. Du choc des idées surgit la lumière, dit-on. Amoureux du débat des idées et partageant l’avis de celui qui a dit qu’une idée devient une force quand elle s’empare des masses, je suis admiratif de l’ouverture du Kongo-Kinshasa au débat même s’il me semble que la qualité ne gagne pas toujours. Le culte de la personnalité, le fanatisme et  »les coups bas » y ont encore la peau dure.

Admiratif du débat, surtout lorsqu’il est argumenté et respectueux d’un minimum de principes de l’éthique dialogique et/ou antagonistique, il m’arrive de ne pas comprendre certaines recommandations faites par certains débatteurs et le simplisme les caractérisant. Proposer, par exemple, le mode opératoire de Paul Kagame en Afrique des Grands Lacs Africains comme une voie de sortie de la guerre où le Kongo-Kinshasa est plongé depuis plusieurs décennies déjà me semble être une aberration.

I. Si c’était aussi simple, Lumumba ne serait pas assassiné

En effet, en écoutant certains compatriotes discuter sur ce que le Kongo-Kinshasa devrait pouvoir faire afin de rompre avec le cycle infernal de la guerre raciste de basse intensité et de prédation qui lui est imposée depuis plus de deux décennies, il y a lieu de se demander s’ils revisitent de temps en temps l’histoire et comprennent le système producteur de cette guerre.

Le simplisme de leur approche étonne. Pour eux, il suffit que le pays donne aux parrains multinationaux de Kigali ce que Kagame leur offre. Dès que c’est fait, au lieu de passer par Kagame, ils pourraient directement s’adresser aux Kongolais(es). Ils accepteraient le marché gagnant-gagnant avec le pays et la guerre prendrait fin. Ils auraient mieux fait de commencer par se poser ces petites questions : « Que fait Kagame ? Pourquoi ? Depuis combien de temps ? Jusqu’à quand ? Comment le fait-il ? Avec quels moyens ? »

Et puis, si c’était aussi simple, Lumumba ne serait pas assassiné, lui, le partisan de l’amitié entre les races et de l’interdépendance entre les peuples.

« Nous ne voulons pas nous séparer de l’Occident, disait-il en 1959 à Ibadan, car nous savons qu’aucun peuple au monde ne peut se suffire à lui-même. Nous sommes partisans de l’amitié entre les races, mais l’Occident doit répondre à notre appel ». Il ajoutait : «  Un double effort doit être fait pour hâter l’industrialisation de nos régions et le développement économique du pays. Nous adressons un appel aux pays amis afin qu’ils nous envoient beaucoup de capitaux et de techniciens. »

Avant 1960 et en 1960, Lumumba a eu une main amicale tendue vers les parrains multinationaux de Paul Kagame. Pourquoi ne l’ont-ils pas prise ?

A cause, entre autres, du système au sein duquel ils oeuvraient. Il n’avait et n’a toujours rien à voir avec l’amitié. Au contraire, il fonctionnait et fonctionne encore sur fond des rapports de vassalisation, de sujétion et de subordination. Ce sont ces rapports esclavagistes qui font partie du mode opératoire de Paul Kagame.

Donc, adopter ce mode opératoire, c’est accepter, au XXIe siècle, l’assujettissement et la subordination. Or, les luttes des indépendances avaient comme objectif le renversement de ces rapports colonialistes. Et Lumumba le soulignait en des termes on ne peut plus clairs. « Les Européens doivent savoir et se pénétrer de cette idée que le mouvement de libération que nous menons aujourd’hui à travers toute l’Afrique n’est pas dirigé contre eux, ni contre leurs biens, ni contre leur personne, mais simplement et uniquement, contre le régime d’exploitation et d’asservissement que nous ne voulons plus supporter. S’ils acceptent de mettre immédiatement fin à ce régime instauré par leurs prédécesseurs, nous vivrons avec eux en amis, en frères », disait-il.

Imiter Paul Kagame, aujourd’hui, c’est cracher sur ces luttes de libération et accepter l’esclavage volontaire. Est-ce cela que les compatriotes qui le proposent comme  »modèle » veulent ?

II. S’investir dans la lecture et l’importance des bibliothèques

A mon humble avis, ils changeraient d’avis s’ils s’investissaient dans la lecture sur le mouvement indépendantiste de la libération africaine et s’ils étudiaient en profondeur le colonialisme, l’impérialisme, le système capitaliste ensauvagé et la métapolitique qu’elle met à son service.

Un petit article revient sur ces concepts et aide à mieux aborder les questions liées au système décrié. Son auteur rappelle ceci :

« Le « colonialisme » et l’« impérialisme » sont des concepts modernes utilisés pour décrire la montée du colonialisme européen à partir du XVe siècle. En fait, les études de Fernand Braudel et d’Immanuel Wallerstein montrent qu’historiquement, ce que nous appelons « colonialisme » est le résultat de l’expansion du système-monde occidental sous la forme d’une mondialisation économique et d’une exploitation inégale à l’échelle planétaire, juste après les grandes découvertes géographiques. L’expansion économique, civilisationnelle et culturelle de l’Occident a impliqué la destruction des économies et des empires individuels en faveur de la création d’une économie mondiale unifiée. Le colonialisme est donc une forme de conquête culturelle de l’Occident sur le reste du monde. » Et il ajoute : «  Le véritable colonialisme est fondé sur la concurrence pour dominer le système mondial et l’établissement d’un système de relations inégales à l’échelle planétaire. » (Bref résumé des thèses anticolonialistes (newsnet.fr) )

La concurrence et la compétitivité sont, en fait, des principes mis au service de la domination, de la production des inégalités, de la déstructuration culturelle et du consumérisme. Ces principes ignorent et/ou instrumentalisent ceux de la confiance mutuelle, de l’amitié, de la coopération et de la fraternité.

Ce système capitaliste ensauvagé créé par l’Occident est producteur, jusqu’à ce jour, d’une tyrannie et d’un totalitarisme que plusieurs critiques occidentaux contemporains décrient. A titre illustratif, je peux en citer quelques-uns :

  1. GEOFFROY, La superclasse mondiale contre les peuples, Versailles, Via Romana, 2018

    V. BUGAULT, Les raisons cachées du désordre mondial. Analyses de géopolitique économique, juridique et monétaire, Paris, Sigest, 2019

    P.-A. PLAQUEVENT, Soros et la société ouverte. Métapolitique du globalisme, Culture et Racines, 2020

    L. FOUCHE, Tous résistants dans l’âme. Entretiens avec Stéphane Chatry, Paris, Guy Trédaniel, 2021

    A. BILHERAN et V. PAVAN, Le débat interdit. Langage covi et totalitarisme, Paris, Guy Trédaniel, 2022

    Y. HINDI, Covidisme et messianisme. Tyrannie sanitaire, crise religieuse et sacrifice, Tunis, KA, 2022

    Souvent, des compatriotes proposant au pays d’adopter le modèle opératoire de Paul Kagame comme issue à la guerre raciste de prédation et de basse intensité sévissant au Kongo-Kinshasa semblent limiter leurs lectures au  »Prince » de Machiavel et à  »De l’esprit des lois » de Montesquieu -un philosophe que Valéry Bugault déconstruit sérieusement.

Fanatiques de  »la démocratie du marché dérégulé », ils sont absents des débats actuels sur la souveraineté des peuples et les douleurs d’enfantement d’un monde multipolaire ayant un système monétaire alternatif à celui du monde unipolaire dominé par le dollar.

Il y aurait, à mon humble avis, un sérieux effort à déployer au pays pour doter les écoles et les universités des bibliothèques dignes de ce nom. Des bibliothèques ouvertes sur l’Afrique, l’Asie, l’Europe, l’Amérique et le monde et au sein desquelles la culture de la lecture serait enseignée à temps et à contretemps. Cette culture pourrait ajouter un plus à tout ce que le système numérique permet. Même si, demain, l’Afrique devrait penser, à l’instar d’autres  »civilisations averties », à créer sa muraille numérique.

Petite conclusion : rejeter un mode opératoire criminogène

Revenons au mode opératoire de Paul Kagame. Il est à rejeter. Pour cause. Il est esclavagiste, colonialiste, expansionniste et criminogène dans le monde qui vient et luttant pour le respect de l’égalité souveraine, la réciprocité entre les Etats, la non intervention dans les affaires intérieures d’un Etat tiers, le droit des peuples à leur auto-détermination, la justice et la paix. Ce mode opératoire a déjà échoué et n’a aucune chance de triompher au coeur d’une Afrique où les luttes panafricaines sont en train de connaître un essor inimaginable. C’est ce mode opératoire qui doit être renversé au cours des luttes et des résistances souverainistes.

Conseiller au Kongo-Kinshasa l’adoption de ce mode opératoire relèverait du viol de l’imaginaire, de l’ignorance, du manque de lucidité et de discernement, d’une inconscience historique et du goût d’un suicide collectif.

Babanya Kabudi

Génération Lumumba 1961

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